Robert Mégel – Seine et marne- Le soutien prestigieux

assises-cour-justice-2166049_1378L’histoire aurait pu tenir en quelques lignes dans les colonnes du journal. “La cour d’assises de Paris a condamné, vendredi 12 mai, en appel, l’ancien directeur d’un centre éducatif pour mineurs en difficultés à douze ans de réclusion criminelle pour viols et agressions sexuelles sur un de ses anciens pensionnaires.” Du déjà-vu, du trop souvent lu. On lit vite et on passe. Parce qu’on n’en peut plus des affaires dites de pédophilie, parce qu’il y a trop de victimes proclamées, trop de coupables désignés, trop d’Outreau, trop de doutes. Alors pourquoi s’arrêter sur cette affaire-là ?

Parce que des hommes et des femmes, jurés et magistrats, ont choisi de ne pas douter, justement. Cela aurait été tellement plus simple. Sûr que beaucoup auraient applaudi. C’est honorable de douter. C’est même sérieusement recommandé depuis Outreau. Et puis, c’est rassurant. Un doute, comme on se protège. Un doute qui, entre deux versions, ne choisit pas.

Dans le box, il y avait un homme aux phrases ourlées et aux ongles soignés. Brillant, élégant, convaincant, entouré par un comité de soutien prestigieux. Neuf ans qu’il proclame son innocence, qu’il se bat pour la faire reconnaître sans avoir jamais vacillé. En décembre 2004, la cour d’assises de Seine-et-Marne a condamné Robert Mégel à onze ans de prison, et il a fait appel. Face à lui, il y avait Jérôme. Un ancien petit voyou à la belle gueule furieuse sur lequel sa mère veillait comme sur un jeune fauve apprivoisé qui, toujours, menacerait d’arracher sa longe. Une boule de nerfs qui crache ses mots comme on vomit, comme on défie. Aussi brut que l’autre est policé, aussi maladroit que l’autre est habile, aussi authentique que l’autre est fabriqué.

Ce fut un procès sans larmes. Frontal, violent, oppressant jusqu’à l’angoisse. Bloc contre bloc, parole contre parole. Trois semaines pendant lesquelles Jérôme a maintenu les accusations portées contre Robert Mégel un jour d’avril 1997. Ce jour-là, l’adolescent pensionnaire des Tournelles venait d’être confondu pour le vol de 1 400 francs dans la caisse du foyer de l’établissement. A un éducateur, puis à sa mère, Jérôme avait été contraint d’avouer le vol. “J’assume ce que j’ai fait. Mais lui, il va falloir qu’il assume aussi”, leur avait-il dit.

Lui, c’était le directeur, Robert Mégel, qu’il accusait de lui imposer depuis des années des attouchements et des sodomies. Jérôme avait 17 ans, et tout était contre lui.

Cela faisait déjà quelques années qu’il dérivait et faisait le désespoir d’une mère dépassée qui élevait seule ses cinq enfants de pères différents. Menteur, fugueur, voleur. Et voilà qu’en plus il s’en prenait à son sauveur, à l’homme attentif et autoritaire qui, en acceptant de l’accueillir dans cet établissement réputé pour mineurs en difficulté, lui avait offert la chance d’une vie qui n’en comptait guère.

Les Tournelles, c’était ce qui se faisait de mieux, à l’époque. Tout le contraire de ces établissements sinistres où l’on enfermait des petits délinquants au risque d’en fabriquer de plus grands. De celui-là, on parlait partout. La femme du président de la République, Danièle Mitterrand, y avait accompagné Raïssa Gorbatchev, Françoise Dolto y tenait conférence, les plus hautes autorités judiciaires et socio-éducatives s’y pressaient pour applaudir une expérimentation pédagogique d’avant-garde. Dans une superbe bâtisse rénovée, noyée dans un parc, on rééduquait les mineurs en leur apprenant le “sens du beau”.

Le directeur, Robert Mégel, était un haut fonctionnaire du ministère de la justice, détaché de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), au carnet d’adresses fourni et au parcours exemplaire. Admis comme pensionnaire aux Tournelles, Jérôme avait été de tous les séjours au Club Med du Maroc – des “transferts pédagogiques”, disait le directeur -, de toutes les sorties dans les restaurants chics et les boîtes de nuit de Paris – “l’apprentissage de l’autonomie”, disait encore le directeur.

Il prenait aussi souvent son tour de plateau-repas, une tradition de la maison instituée par Robert Mégel qui consistait, pour les adolescents, à lui apporter son petit déjeuner ou son dîner dans son appartement de fonctions.

Elle trouvait cela formidable, la mère. Mais il y avait Jérôme et son récit bouleversant qu’il la suppliait de croire. A sa mère, l’adolescent avait raconté l’envers des plateaux-repas et des séjours marocains, le statut de “chouchou”, les premières caresses, puis les masturbations, et les sodomies.

Comment aurait-il pu deviner alors que ses accusations menaçaient la patiente construction d’une vie ? Que si l’on croyait Jérôme, Robert Mégel se brisait, et avec lui trente années de réussite qui étaient aussi trente années de dissimulations et de lourds secrets.

Entre les lignes d’une biographie trop lissée, une enfance modeste et “très heureuse” de petit dernier d’une fratrie de huit, orphelin d’un père militaire mort quelques jours après sa naissance, élevé dans un petit village des Alpes-de-Haute-Provence par une mère ouvrière agricole qui “allait chaque jour à la messe”, une adolescence sans relief ponctuée d’un échec au baccalauréat et l’orientation, tôt prise, de travailler dans le secteur éducatif auprès de jeunes en difficulté, on devinait l’autre histoire de Robert Mégel. Celle d’un jeune homme pressé de quitter une famille à la norme sans doute pesante pour “monter” à Paris et y vivre, dans un anonymat bienvenu, son droit à la différence, sexuelle notamment.

Car Robert Mégel est homosexuel. Il appartient à une génération qui, longtemps, s’est cachée.

Ses amants, dira-t-il, ont été pour la plupart des hommes mariés, pères de famille. Parmi eux, des hauts fonctionnaires, des magistrats, qui ont fait du jeune instituteur suppléant qu’il était à 20 ans le “contrôleur des centres en charge des mineurs pour la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ)” qu’il est devenu à 25 ans, et qui ont ensuite veillé sur toute sa carrière au sein de la chancellerie, puis à la présidence de ce centre des Tournelles, après un rapide passage dans un cabinet ministériel.

Ce réseau de relations, d’autant plus solidaires qu’elles étaient clandestines, n’avait pas été pour rien dans le peu de cas que la brigade des mineurs de Paris avait fait d’une plainte déposée contre lui, dans les années 1970, par la mère d’un adolescent qui l’avait surpris dans le lit de son fils. Robert Mégel était alors éducateur dans un centre médico-pédagogique, à Dammartin-sur-Tigeaux. Quelque temps auparavant, l’adolescent, âgé de 13 ans, avait participé, en sa compagnie, à un séjour en Espagne dont il était revenu avec une syphilis, que Robert Mégel avait d’abord présentée aux parents comme une infection intestinale avant de leur expliquer que leur fils s’était fait violer par des Marocains.

C’est tout ce passé que les accusations de Jérôme risquaient de réveiller, et avec lui la révélation de cette solidarité silencieuse qui, en le liant à d’autres, menaçait ceux-là autant qu’elle protégeait Robert Mégel. Car cela faisait déjà quelques mois que de méchantes rumeurs couraient sur Les Tournelles. Qu’autour de Robert Mégel, on s’inquiétait sans oser le lui dire des dérives de son “projet pédagogique”, du recrutement comme éducateurs d’amis proches sans aucune formation, de son train de vie somptuaire – le directeur roulait en Safrane avec chauffeur et vivait comme un prince dans son appartement de fonctions – et aussi de ses gestes déplacés avec certains de ses jeunes pensionnaires.

Sur le conseil d’un juge des enfants, on avait même envoyé sur place un spécialiste des questions de pédophilie pour qu’il tienne une conférence aux Tournelles, devant les pensionnaires. Robert Mégel n’avait pas apprécié. Il avait brutalement mis fin aux questions que posaient les gamins en leur lançant : “Il faut que vous sachiez que, quoi qu’il ait pu se passer entre vous et les gens qui s’occupent de vous, la relation qui existe est indestructible.” Les témoins de la scène en avaient eu froid dans le dos.

Contre Jérôme, l’accusateur, une machine à broyer s’était alors mise en place. Son dossier d’ancien pensionnaire s’était chargé a posteriori de tout un tas de méfaits qui devaient nourrir le portrait du petit affabulateur délinquant, tandis que les “cahiers de nuit” qui rendaient scrupuleusement compte des allées et venues des enfants le soir – notamment des tours de plateau-repas – disparaissaient des archives. Un comité de soutien s’était organisé, qui mettait à profit le carnet d’adresses du directeur dans les milieux judiciaires et médiatiques pour défendre Robert Mégel, noircir son accusateur et invoquer un complot.

Devant la cour d’assises de Paris, ils ont défilé, ces hommes et ces femmes, anciens éducateurs ou ex-membres du conseil d’administration des Tournelles d’autant plus acharnés à dresser le portrait d’un petit menteur, affabulateur et pervers qu’ils avaient intérêt à s’en convaincre. Face à ceux-là, il ne pesait pas lourd, l’ex-adolescent tourmenté, qui ne prenait même pas la peine d’émouvoir ses juges. “J’ai ma vie à faire, une famille à fonder, je veux juste qu’il reconnaisse ce qu’il m’a fait. Moi, maintenant, je marche droit”, leur disait-il.

La cour et les jurés ont choisi. Leur verdict a établi un coupable, Robert Mégel, et une victime, Jérôme. Il a surtout dit à un jeune homme bancal qu’on le croyait. C’était tout ce qu’il demandait.

Pascale Robert-Diard

Source: LE MONDE | 16.05.06

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